Ce que nous disent les disques de la migration actuelle: une analyse

Auteur et crédit photographique (photo chambre): Marina Chauliac, anthropologue

Crédit photographique (photo Audioscope): Marcelo Valente et Magalie Rastelo

Photographies dans l’ordre: Chambre d’un des participants aux ateliers ayant accroché son disque au mur, photo du dispositif Audioscope

L’interprétation des choix opérés par les migrants a été construite à partir des données partagées par les artistes, mais aussi via des observations et des entretiens menés de façon plus ou moins formelle, parfois avec l’aide d’un interprète bénévole quand aucun langage commun n’était trouvé.

Il faut dire un mot du cadre institutionnel et administratif contraignant pour les rencontres et les échanges. La démarche de demande d’asile, qui concerne la plupart des hébergés, s’accompagne de l’injonction de constituer un récit cohérent et vraisemblable qui à priori s’appuie sur certaines expériences anxiogènes. Si les entretiens effectués dans le cadre de ce projet ne peuvent s’apparenter à des récits de vie du même type, il convenait d’être constamment vigilant pour que les deux n’interfèrent pas. Les raisons du départ n’étaient par exemple jamais demandées et si elles transparaissaient dans l’entretien, c’était le choix de mon interlocuteur. Nombre de questions semblaient piégées, notamment quand il s’agissait de se projeter dans le futur ou dans le passé. Beaucoup de malentendus ont pu persister quant à la compréhension même du projet. Certains craignaient qu’une photo associée à une musique et des éléments biographiques (même relus avec eux) pouvait nuire à leur dossier de demande d’asile ou avoir des répercussions négatives sur leur famille au pays. Par ailleurs, il a fallu clairement distinguer ce projet des rendez-vous administratifs et médicaux imposés par le CAO et détacher clairement le projet du CAO afin de ne pas interférer avec la mise en récit exigée pour la demande d’asile.

La langue dans laquelle se déroulait l’entretien – la plupart des migrants ne parlait pas français et une part ne maitrisait pas non plus l’anglais –  avait bien entendu un impact sur l’échange. Le recours à un interprète était à double tranchant, créant une mise à distance avec l’interlocuteur qui m’a parfois paru trop grande, mais ayant aussi un effet positif dans certains cas lié à une certaine complicité qui se nouait, via le partage d’une langue commune ou encore d’une identité masculine. De même les références culturelles non partagées ou les effets psychologiques d’une situation d’attente et d’incertitude (Kobelinsky, 2010) pouvaient constituer des obstacles à une bonne compréhension de certains éléments du récit. Les conditions d’hébergement avaient également un impact sur le moral des personnes – la cohabitation n’étant pas aisée au sein d’un centre peu équipé qui paraissait régulièrement sur le point d’imploser –  Ainsi l’absence de lave-linge, du wifi ou la mise à disposition d’une seule cuisine pour 145 personnes revenaient souvent de façon critique dans les conversations. Faire l’entretien au CAO nous confrontait également  au manque d’espace personnel, de convivialité des salles communes.

Pour les photos, la majorité des choix se porte sur des selfies ou des portraits pris avec leur propre téléphone par des amis (34 sur les 43 disques produits, sachant que deux participants ont demandé deux disques chacun). Jeunes hommes ou jeunes filles adoptent souvent des poses calquées sur des photos de star, comme cette adolescente palestinienne qui refusera de voir sa photo découpée en cercle (pour conserver le cadre) ou encore cet Afghan montrant ses muscles dans une posture de culturiste. Certains demandent aux artistes de retravailler la photo pour inscrire un message: les couleurs du drapeau de l’Afghanistan, des initiales, un coeur…  La photo révèle des postures, des habitudes, ce que l’on pourrait appeler avec Joël Candau une « protomémoire » (Candau, 2005), une mémoire incorporée.

Les lieux où sont prises les photos reflètent d’une part le lien avec le pays d’origine ou le lieu d’arrivée, notamment différents quartiers de Lyon qui nous parlent du rapport à la ville, des lieux fréquentés : centres commerciaux,  gare  où l’on trouve du wifi mais aussi où l’on peut s’asseoir à l’intérieur sans payer, lieux de rencontres associatifs… tel ce Burkinabé devant l’entrée éclairée d’un cinéma proche du CAO. Ce sont des photos prises dans le pays d’origine, comme cet Albanais attablé à un bar qui évoque son travail dans la restauration, de l’arrivée en Europe, comme ce comptable Soudanais en tee-shirt devant le port de Lampedusa que l’on pourrait presque confondre avec un touriste; plus généralement du voyage : chez un ami à Strasbourg, dans le métro de Milan, en Belgique, en Italie, en Autriche, mais aussi de façon plus surprenante en Libye…Mais ce sont surtout les relations sociales, les amis, les « sauveurs » qui jouent un rôle essentiel dans le choix des photos, que cette personne soit derrière l’appareil ou sur la photo. Les proches enfin sont convoqués: les enfants laissés au pays pour trois Soudanais, un petit frère (décédé) pour un Afghan. D’autres, plus rarement vont choisir une image sur Internet (parfois à cause de la perte du téléphone): une photo de Paris la nuit, des drapeaux de l’Algérie et du Sahara Occidental, une image rappelant les paroles de paix du prophète Hussein pour cet Afghan de minorité hazara…

Pour partie mémoire, pour partie cliché reflétant un idéal de soi, l’image devient un objet esthétique, détourné pour s’adresser à tout public et témoigner de ce moment de transit pour des personnes amenées souvent à poursuivre leur voyage et, dans tous les cas, obligées de quitter ces lieux au bout de quelques mois. Au delà de l’influence que peut avoir le choix des premiers participants sur les suivants, la familiarité avec le portrait ou le selfie et la mise en scène de soi avec, parfois, une influence des photos de star dans les médias reflète la compréhension du projet : laisser une trace de soi.

Les choix musicaux reflètent tout autant la nostalgie du pays que l’ouverture sur la mondialisation et notamment l’influence du rap ou des stars américaines. Le plus souvent ce sont des chansons très populaires qui traversent les frontières : pop occidentale, musique d’un film de Bollywood, Raï… Le profil des chanteurs reflète le dépassement des frontières et une interculturalité qui n’est pas sans écho avec la situation des migrants. La plupart des choix sont liés à la possibilité de regarder et de télécharger les musiques et les clips, ce sont donc des musiques qui appartiennent au marché mondial avant tout. L’influence de la télévision est ici notable (concours de chants, sitcom…). De façon plus marginale c’est la religion ou le folklore (balades afghanes), qui sont exposés. Ce qui ne signifie pas pour autant l’absence de message politique, comme en témoigne un chant traditionnel des Monts Nuba d’une région du Soudan particulièrement touchée par la guerre.

L’image devient un objet esthétique avec des objectifs variables. Pour certains, elle est destinée à être envoyée à un proche, pour d’autres elle relève plus de l’album de famille. Dans un détournement du projet initial, l’image imprimée ou le disque finalisé devient un souvenir personnel, qui vient parfois décorer une chambre rudimentaire. Au final, la reproduction et la taille réduite des objets permettent de multiples appropriations et fonctions, du souvenir personnel au document, de la création artistique au patrimoine.

2018-06-07T15:19:38+00:00 juin 7th, 2018|Categories: Acte I, Une anthopologue sur le terrain|0 Comments
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