Une démarche Anthropologique au sein du quartier. Une affaire de sentiments ou de bâtiments ?

Crédits photographiques : Ornella Costa

Cadré dans l’acte II, le terrain qui se déroule à l’Autre Soie partage son même esprit : l’élargissement de la réflexion sur les questions de l’habiter et des usages des lieux. Née d’un partenariat entre l’Université Lyon 2 et le CCO (Centre Culturel Œcuménique), un dispositif de recherche a été établi sur trois pôles : le centre d’hébergement d’urgence d’Alynéa et la question des migrants, l’occupation temporaire et l’activation du territoire et le développement de l’espace urbaine, le quartier et la (co)habitation ; et mobilise autour du site de l’Autre Soie un groupe d’étudiants en L3-Anthropologie.

Comme composantes de l’équipe de réflexion sur le quartier, notre recherche suit un fil conducteur partant de la question de la cohabitation, soit comment on habite un lieu, comment on le fabrique lorsque l’on vit en communauté, les objets qui « font maison » ainsi que les pratiques de l’espace ; tout en explorant les questions transversales de l’anthropologie de l’urbain à travers les expériences particulaires vécues qui fournissent à notre travail la perspective humaine et anthropologique requise.

Pour fabriquer la maison la créativité fait que les frontières s’estompent : dehors est dedans, public est privé.

Fait de bâtiments, fait de sentiments

Le quartier est un sujet difficile à appréhender. Mi-construit de passé bâti, mi-construit de quotidienneté et d’expériences du présent, il est la toile sur laquelle les rêves se dessinent.

Tout le long du chemin entre la sortie du métro, arrêt Vaulx-en-Velin la Soie, et l’ancien iUFM, mille mots traversent ma tête comme des gouttes de couleur qui explosent dans un verre d’eau. Parmi elles, les plus vives étaient les dix notions qui étaient ressortis à la fin de la journée de découverte de 25 octobre à l’Autre Soie. La réunion de l’équipe de Lyon 2 avec celui du CCO, le coup de départ de notre parcours ensemble, avait configuré inconsciemment un de nos méthodologies de travail : les « mots clé », la construction et reconstruction de concepts qui allaient guider la recherche anthropologique.

Multiculturel Quotidien Expérimentation Frontières Maison Opportunités (re)Connaissances Utopie Urbaine (re)Construction Adaptation

Ma réflexion autour du quartier, sa nature, ma future démarche… tout cela bloquait ma perception des alentours. Je ne portais pas mes écouteurs bleus mais je n’écoutais rien. J’avais les yeux ouverts, mais je ne voyais rien. Mes jambes « en pilote automatique », dirigées par la confiance et la routine de celui qui connait son chemin, marchaient vers l’Autre Soie. Soudain, quelque chose m’a fait sourire.

Deux filles semblaient flotter sur le mur, à côté de l’entrée du bâtiment, habillés en rouge, vert et jaune. Le bâtiment lui-même semblait sourire comme par contagion.  J’ai respiré le froid. J’ai écouté le bruit des travaux. J’avais arrêté de marcher. J’ai levé la tête, doucement d’abord, puis complétement, essayant de couvrir le bâtiment entier avec mon regard. Je me suis senti petite devant ce témoin muet du passé qui attendait lui aussi qu’on le fasse sourire.

Le présent de l’Autre Soie dessine sur le passé bâti un futur coloré.

J’ai croisé un monsieur qui, engoncé dans un manteau noir imperméable, les mains dans les poches, a légèrement courbé la tête. Je lui ai salué de la même façon en me demandant si lui aussi marchait ses jambes guidées par la routine, sa perception bloquée par sa pensée. Je me suis demandé si, parfois, le quartier aussi lui faisait un clin d’œil.

Dans l’arrière-cour de l’Autre Soie on n’entend rien. Seules la paix et la tranquillité. Le bâtiment protège le chant des oiseaux de la rumeur des travaux. Le froid limpide et l’odeur neutre me rappellent mon stage aux jardins-vergers de la petite cité TASE. Là, entre le vert des blettes, le marron de la terre et les petits cabanons en bois et en plastique, je n’étais plus dans le quartier, même pas dans cette ville ou dans ce pays. J’étais retournée chez ma grand-mère, entre les vergers et les poulets, le froid sec de l’hiver et la chaleur du foyer à la campagne.

Ma vision aseptique, « hygiènisée », du quartier comme un lieu vide de sentiments, anonyme, s’avait transformée lors de mes expériences sur place en une sorte d’affection qui amène à la compréhension profonde. Ce que je pensais être de solitaires garages préfabriqués était en fait une association portugaise avec « la bière la moins cher, et le meilleur café du quartier ». que je pensais être des trottoirs mal aménagés étaient en fait les terrasses des maisons sur roues. Là où je pensais que des ouvriers d’Alstom étaient en train de travailler j’ai trouvé un coin d’échange et familiarité.

Là où il n’y a qu’un lieu de travail, les travailleurs d’Alstom ont rit, ont partagé, ont “habité” autour d’un barbecue.

Et voilà : sans m’en rendre compte, le terrain anthropologique avait commencé à se construire. J’étais à un pas plus proche d’appréhender le sens réel et pratique du (co)habiter, du faire maison et de la pratique de l’espace.

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