Journal Memento décembre 2019

 5 décembre 2019 · 8:30

Hier : une journée de reprise. Reprise des permanences et possiblement reprise du journal, même si je ne prends le temps d’écrire sur la journée d’hier que ce matin. Une reprise difficile après l’épisode “catch” qui m’a pris beaucoup d’énergie dans la réalisation et dans les festivités qui ont suivi le spectacle. Je cède bien volontiers à tout ce qui vient me déconcentrer, me divertir. L’épisode de maladie n’ayant rien arrangé. Aujourd’hui, c’est jour de grève et de manif, je n’irai sans doute pas à l’Autre soie mais je me sens d’aplomb pour remettre mon cerveau pleinement en route pour la suite. Le journal est souvent un bon indicateur pour moi. La journée d’hier a aussi été très intéressante et un moyen finalement assez doux de se remettre au boulot.

Le matin, je ne me bouscule pas trop, toujours à chercher une forme de confort dans ce froid, mon état et dans la perspective du terrain de l’après-midi. J’arrive à la Rayonne dans cet état d’esprit, je cherche très vite la chaleur, chez les personnes que je connais, mais aussi vers les radiateurs. Je garde ma veste, je l’enlève puis la remet dans cette rotonde chauffée mais irrémédiablement froide. Elle est joliment préparée avec des lumières « tamisées » et différents stands pour accueillir les mercredis après-midi de l’Autre soie (troc, jeux, espace pour les plus petits, fauteuils et tables basses). C’est la première fois que j’y participe. C’est dans ce contexte que nous diffuserons le film la semaine prochaine, à partir de 18 heures. Lorsque j’arrive il n’y a que Danaé, Justine et une personne dont je crois comprendre qu’elle s’appelle Antoine. Tous trois s’affairent pour que la salle soit prête à accueillir à 15 heures.

Le lieu est étrangement calme. Plein et vide à la fois. Plein de tout ce qui s’y fait et s’y est fait, vide de gens par rapport à la dernière fois où j’étais venu pour l’aventure ordinaire. J’apprécie l’atmosphère de ce moment précis. Un sentiment d’avoir de la chance m’emplit. Je suis presque seul et je peux profiter pleinement de toutes les informations qu’offrent les murs, les plafonds, les lumières, les vitres et les personnes qui y sont. Le soir, je me dis que nous sommes bien dans la phase d’aménagement, des choses se sont installées. Je vois une nouvelle étagère dans la cuisine et cette exposition que je trouve très belle et très intéressante « Au nord du futur » (ANF). Il y a aussi ces fauteuils, qui vont et viennent au CCO, dans les salles et dans le parc. Pour l’hiver, ils semblent avoir trouvé une place plus fixe dans la rotonde, notamment pour assoir femmes et enfants qui arriveront autour des 16h30 amenant avec elleux une énergie remarquable.

Je me mets doucement au travail, je réfléchis. « Archive, Archive, Archive ». Je continue à explorer le lieu,
Audioscope, ANF, sculpture, masque, mobile, jeux, trocs, énergie, service civique, GEM, membre, bénévoles, salarié·e·s, parc, livret d’exposition « trêve », fresques, palimpseste, blog, anthropologie, courtes écritures collecté·e·s… Comment archiver tout ça. Comment archiver une exposition comme celle d’ANF. Des questions j’en ai, je me dis qu’il faut que j’aille les poser aux intéressé ·e·s. À Fabien, à Lucas, Céline.

Avec ces questions, suivent très vite celles du rapport médiation/immédiation et archive/arnarchive. Je reviens sur l’idée de jeu. Pourquoi ne pas créer un jeu propre au CCO qui donnerait à faire expérience d’archives justement. Danaé me parle d’un photographe qui va prendre en photo le lieu pour garder une trace. Comment rejouer ces traces, comment les matérialiser, comment les mettre dans une boîte que chacun·e pourrait avoir envie d’ouvrir régulièrement pour se renseigner, pour apprendre ou tout simplement se divertir, pour gagner, seul·e ou en groupe. Cela me rappelle ce que disait Adrien Pinon lors de la table ronde sur les archives : revenir à quelque chose de matériel quand l’évidence est d’abord de numériser. Produire les conditions de possibles immédiations à l’instar des lieux, des œuvres et des ouvrages dont il est question ici. En écrivant se dégage une nouvelle piste entre transit et transitoire, transitoire et transitionnel. Celui de l’immédiateté et de la matérialité du moment. Quelque chose se joue de l’immédiat dans l’espace transitionnel et possiblement d’anarchivable. L’archive comme contenant et comme contenu produit avant tout un rapport de médiation au temps dans le transitoire. Elle est un tiers dans ce que la mémoire comporte de défaillance. Le transitoire comme je l’entends aujourd’hui — donc de façon biaisée par mes implications — préfigure, il anticipe, il ne vit le présent qu’en chiffre.

Je prends un temps pour réfléchir à cela, je réalise une carte mentale que j’alimente en discutant avec Danaé. Puis je discute avec Asma une jeune fille de 7 ans et demi, bavarde comme une pie. Elle vient discuter avec moi avec un aplomb incroyable et elle commence à s’amuser en me faisant des devinettes de tous genres : quel âge j’ai ? Quelle taille ? Quelle classe ? quel est le temps de gestation d’un éléphant ? qu’est-ce qui se passe le 7 mars, puis le 14 juillet, puis le 25 décembre quitte à me piéger en me proposant des dates qui ne sont pour elle pas plus que des dates. Elle me demande aussi si sa mère, qui arrivera dans quelques minutes, sera voilée ou non. Dans la salle, en dehors des services civiques à ce moment-là, il n’y a que des femmes portant un voile, venues avec leurs enfants et ceux d’amis, de frère ou de sœur. Je réponds donc que oui. Bonne réponse. Elle me raconte un peu de sa vie, de son mercredi après-midi. Elle me dit aussi être trop forte aux jeux, m’expliquant ainsi qu’elle ne préfère pas jouer avec les autres qui deviennent vite mauvais joueur. Son frère Naïr la rejoint et nous commençons à parler de leurs jeux de société préférés, l’occasion pour moi de les faire participer à la petite permanence de recherche autour du jeu. Illes m’évoque le jeu des mules et des 7 dés. Sur ma carte mentale j’avais oublié tout ça, les devinettes, les dès. Nous rions.

Je quitte mes deux nouveaux compagnons pour répondre à l’invitation d’un moment de relaxation organisé ce mercredi. Je me retrouve ainsi dans la salle du GEM (groupe d’entraide mutuelle) qui, si elle avait très vite était aménagée notamment via une grande cabane dans laquelle je crois se trouve principalement des bureaux, me semble elle aussi plus vivante et habitée cette fois-ci. En me comptant, nous sommes cinq à participer au moment relax. Nous commençons par une série d’exercices de respiration animés par un Gemmeur. Intérieurement, je souris, car ce sont à peu de choses près les exercices que je faisais pour me préparer pendant les entrainements de catch. Le contexte est ici très différent. Sur le poste hi-fi, des petites musiques connues des années 90. Après une séance de cris libérateurs, nous allons nous assoir sur les canapés. Là, nous entamons une séance de méditation toujours accompagnée d’une musique, cette fois-ci méditative, et de la voix de K, qui nous invite à nous échapper « loin » pendant quelques minutes à la fois longues et courtes. Je m’échappe réellement et me sens profondément bien pendant ce moment. Je me retrouve, en suivant les indications de K, dans une Bulgarie totalement inventée et verdoyante à faire un signe à un visage que je veux à la fois amical et inconnu. Pour ce faire, je pense à mon ami Boris que je n’ai pas vu depuis très longtemps, mais en m’efforçant de ne prendre que certains de ses traits et en inventant les autres. C’est une demi-réussite.

Je parviens à m’extirper, à me désintéresser de ma présence dans ce lieu. Je quitte quelques instants la tension sous-jacente au « devoir » pour passer un moment avec moi. Je pense assez basiquement à ce nom L’Autre Soie. Malgré le fait qu’il soit rattaché à des enjeux qui me dépassent, j’apprécie ce jeu de mot et je le laisse me porter, je ressens ce qu’il peut vouloir dire en foulant le lieu quand j’y entre et un peu plus là, sur ce canapé entre plantes, carrelage, bibliothèque, cabane de bois et friperie improvisée. J’apprécie de faire ce temps-là avec des personnes que je ne connaissais pas et que je sens profondément différente de moi. J’apprécie la générosité de ce moment. J’apprécie d’être à l’intérieur. Je m’en vais relaxé dans les bouchons du périph.

9 décembre 2019 · 11h00

Hier, de retour à La Rayonne. Je retrouve la table de la cuisine. De nouveau malade je préfère me mettre au chaud. J’ai toujours l’idée de jeu en tête mais je ne sais pas trop, le temps me fait douter de tout. Des permanences, des idées qui en ressortent, de la recherche mémento elle-même. Je profite du fait qu’il n’y ait pas grand monde pour parcourir le site, lire les ressources que je n’ai pas encore lues. C’est finalement la thématique qui s’amorce pour cette permanence : le site internet. C’est là que je vais devoir y mettre les ressources produites lors du projet mémento mais aussi celles de ma recherche telle que le journal de recherche par exemple. Je n’ai pas encore décidé de ce que je vais partager exactement, nous verrons bien. Il y a différents types d’écritures, celle des apprentis anthropologue, celle de Marina Chauliac entre autres.

Je n’arrive pas bien à situer la recherche sociologique dans tout ça. Comment faire recherche sans être dans une posture dite « classique » ? Cette question maladroite, ne serait-ce que dans les termes utilisés, revêt plusieurs enjeux. Qu’est-ce qu’une recherche dite classique. Sociologie qualitative ? Quantitative ? Enquête de terrain ? Entretiens ethnographiques ? Et qu’est-ce qu’une recherche non classique ou une sociologie non classique ? Dans la voiture je réfléchis : « expérimenter en sociologie ce n’est pas forcément expérimenter dans un autre domaine. C’est le problème que j’ai notamment avec le projet Ville en résidence. En me retrouvant seul à devoir assumer le côté artistique sur cette opération j’endosse cette responsabilité. En suis-je capable ? J’ai une semaine pour (me) le prouver. L’expression même « expérimenter en sociologie » a-t-il un sens dès lors qu’on contraint déjà l’expérimentation à un domaine, la sociologie, dont le nom draine une multitude de contrainte, de signification, de représentation mais aussi peut-être, surement, des possibles ? »

Dans le cas de Mémento la question est autre. Beaucoup de choses sont faites ici à la Rayonne, dont les plus visibles pour moi sont les expositions d’oeuvres dont certaines ont justement la vertu d’exposer le processus de fabrication. Je pense une nouvelle fois à l’exposition « Au Nord du Futur ».

Faire une recherche-action dans une recherche-action semble déjà suffisamment étrange, c’est une étrangeté qui peut être exploitée sans nul doute mais dans mon esprit elle crée des formes d’intimidation. Chercher l’originalité vient bloquer la production de singularité.

Une discussion avec M en fin de permanence. En plein dans mon floue, Il me demande sur quoi je travaille. Je lui parle de la proposition de jeu de même que je lui parle de mes doutes, de ma difficulté à savoir sur quel pied danser. À la proposition de jeu il me partage cette image de tisser des fils, quelque chose autour de la relation, c’est ce sur quoi il insiste vis-à-vis du lieu. En parlant de jeu de plateau il m’évoque aussi une personne qui a une imprimante 3D qui pourrait servir à faire un plateau ou encore des figurines. La permanence prend un peu de sens au travers de cette interlocution. Etre là suppose qu’on puisse à un moment prendre du temps”naturellement” avec une personne. Nous en discutons un peu après, sans trop avoir donné mon avis sur le phénomène de sur-sollicitation mais en ayant fait part de mes doutes, celui-ci me dit que faire des entretiens et très risqué parce que les gens sont énormément sollicités dans le lieu pour les différents événements ou encore par les différent·e·s étudiant·e·s.

10 décembre 2019

La permanence de recherche prend aujourd’hui place dans la rotonde. Lorsque j’arrive elle est éclairée, je me doute qu’il se trame quelque chose mais personne ne s’y trouve. Je suis passé à Mermoz dans l’idée de récupérer du matériel pour déployer à nouveau un espace de permanence. L’hypothèse de l’enchainement des jours de permanence comme leitmotiv fonctionne bien chez moi. Venir plusieurs jours de suite créée une dynamique, pose quelque chose. La demi-journée est cependant bien différente de celle d’hier.

Sur le trajet en voiture, je repense à la journée d’hier. J’envisage, d’abord en écrivant le journal d’hier, une “sociologie des possibles”, je pense aussi à mon rapport à l’enquête au travail de Dewey que je n’ai fait qu’effleurer. Il y a aussi le rapport à l’entretien. Cette réflexion qui revient sans cesse. L’utilisation récurrente du dictaphone dans mes pratiques (Turpaux, Mémento) me confronte toujours à cette réalité de la pratique sociologique qui fonctionne, de façon réflexe au travers d’entretiens alors que je me refuse d’utiliser l’entretien comme matériau premier de mon travail de recherche. Avec le temps l’entretien s’est déplacé de la matière pour produire des matériaux, plus qu’un matériau de recherche à proprement parler.

Cette problématique passe très vite de la méditation dangereuse au volant à la réalité concrète d’une discussion avec L, occupant de la Rayonne, à qui j’ai envoyé un mail hier pour m’entretenir avec lui dans les prochains jours. Il me rejoint une fois l’espace de permanence installé. Il a des questions à me poser. Pour lui, ma demande n’est pas claire. Il avait pris le temps de me répondre en me disant qu’il aller voir avec sa structure. Le problème qui se pose alors est de savoir si je l’interroge en tant que porteur de parole de la structure ou comme individualité. Cela recouvre plusieurs enjeux. Notamment la responsabilité de ce qui est dit et sur quel temps organisons-nous ce moment. Sur ou en dehors du temps de travail ? Je n’ai pas de réponse claire. En soi, les deux entrées m’intéressent et sont bien sur très proches l’une de l’autre.

M’intéresser, c’est tout le propos, en quoi cela m’intéresse. Pour moi, c’est d’abord l’occasion de faire expérience dans le lieu, de poursuivre la relation entamée avec L lors de sa participation aux précédentes permanences et de l’écriture de son texte. L’entretien permet de donner de la matière pour l’éventuelle pièce radiophonique, c’est aussi la possibilité de remplir le carton d’archives, j’y reviendrai.

Je cherche mes explications car ce n’est pas clair pour moi non plus. Voir les choses simplement serait mentir à la situation. L’entretien est une archive en soi : c’est ce que je lui dis pour répondre à sa réticence de ne pas avoir grand-chose à dire sur les archives. Et qu’en est-il si l’on considère l’expérience comme une archive. Coup double au moment de l’entretien ? Nous concluons aussi que l’entretien a priori se fera plutôt hors de son temps de travail. À mon tour de préciser qu’il s’agit d’un moment qui peut tout à fait être de l’ordre de la discussion même si j’aurais pour ma part des questions à lui poser. Le moment ne doit être ni contraignant pour lui, ni contraignant pour moi.

L’utilité de ce que je fais.

L’intuition du jeu me semble toujours bonne mais elle prend trop de place à mon sens. J’explore des pistes mais il faut que je resserre sur l’essentiel. Il me semble aussi que je dois resserrer sur l’objet carton qui est en soi mystérieux. Avant celui du carton celui du classeur. « Une histoire de carton », c’est peut-être le travail que j’ai déjà engagé, comment construire un carton ? Quel accès pour ce carton (le jeu, l’endroit où il est entreposé), quelle interprétation, quelle originalité ou singularité. Un projet sur deux lieux, alors pourquoi pas un carton pour plusieurs lieux également, et une histoire commune à travailler. J’aime cette piste, elle m’aide à resserrer et à rester concret. Elle pose la question toujours de ce qui s’anarchive de l’immédiation permise par le jeu éventuel livré avec le carton (idée de jeu de dés avec des lettres et des chiffres qui donnent accès à un document du carton et quelque chose qui se fait ensuite depuis la découverte de l’archive).

11 décembre 2019 · 8: 00

Vis-à-vis du journal de la semaine dernière, où j’envisageais l’archive comme une médiation entre mémoire et temps, les réflexions du jour posent la question de ce rapport médiation, immédiation, le même rapport qui est posé par l’archivage et/ou encore par la mise en récit. C’est aussi un aspect de la discussion que nous tenons avec L, l’archive est un prétexte dans la recherche pour penser la mise en récit. Et l’approche de Sebastien Gazeau autour de la question de l’interprétation que je retrouve dans l’introduction/mode d’emploi du livre de Myriam Suchet (p19 de L’horizon est ici)viennent dire quelque chose de cet ordre.

Pour revenir plus strictement sur la permanence, le fait d’être là me donne à surprendre plusieurs choses. Une sorte d’entretien entre une salariée du CCO et une personne avec qui je discuterai un court instant par la suite. Un ingénieur qui souhaite développer son concept de potager urbain dans le cadre d’occupation temporaire. Je n’entends pas ce qu’illes se disent mais j’attrape des mots, des noms connus sans le vouloir, notamment « les ateliers Lamouche ».

Toute la journée, L, L et J, une salariée et deux services civiques, s’affairent elles aussi dans la rotonde pour organiser le rendez-vous citoyen. Je ne connaissais pas, c’est le premier qui s’organise à La Rayonne mais beaucoup ont eu lieu au CCO Jean-Pierre Lachaize. C’est un rendez-vous thématique ouvert à toutes et tous avec des intervenants « spécialistes » ou en lien avec la question. La thématique du soir : les trottinettes électriques. Je décide d’y rester.

Avant cela,  je profite d’être là pour filer la main quelques minutes et discuter un peu avec Laurine notamment de ce rendez-vous citoyen. J’entre un peu dans leur travail tout en voyant comment elles organisent un peu les choses sur le lieu. À quoi peut ressembler une journée de travail.

La conférence sur les trottinettesélectriques commence. Nous sommes une trentaine je pense et des profils de personnes qui semblent assez différents. Les invités : un cadre de Lime, un membre de l’association la ville à vélo et une chercheuse à l’INSA. La conférence ne m’apprend pas énormément de chose car les informations fusent et il est difficile de retenir les détails, même si l’idée globale reste. L’ambiance n’est pas au lynchage même si au moins deux personnes dans la salle semblent vouloir en découdre avec le représentant de la « flotte » de trottinettes Lime. Notamment un homme qui semble travailler avec une association dont l’une des activités est de pêcher les trottinettes dans les eaux lyonnaises. Il est difficile de ne pas s’impliquer dans ce débat qui, à l’échelle de l’humanité, peu semblait bien insignifiant mais qui touche à la fois à l’usage quotidien que l’on peut faire chacun·e de l’espace public mais aussi à des sujets de société et d’actualité qui dépassent la seule trottinette électrique.

Je constate une nouvelle fois après la rencontre organisée à l’usine fagor par la métropole sur les occupations temporaires, comment les acteur·rice·s privé·e·s viennent réguler d’une façon qui n’est jamais bien loin de la violence l’organisation de nos sociétés. L’absence de représentant de collectivité (qui semble due à un quiproquo cette fois-ci) est symptomatique à l’inverse de la rencontre aux usines Fagor sur les occupations temporaires où cette position était assumées par les représentant·e·s de la métropoles (des technicienn·e·s par ailleurs). Nous sommes dos-à-dos, à devoir nous faire la leçon les un·e·s aux autres, à défendre notre “bout de gras”, nos petites idées (moi le premier) sans parvenir à nous mettre au travail. Le temps nous manque. Nous avons juste le temps d’organiser des tribunes pour nos idées. Je ne suis pas sûr que l’expérience d’hier ait fait bouger des lignes pour les personnes présentes. Elle permet néanmoins de s’informer et éventuellement de comprendre plus finement les enjeux et d’augmenter sa panoplie d’arguments selon que l’on soit pour ou contre ce phénomène. L’intervention d’une « Jouisseuse », nom donné à celles qui travaillent dans la récupération, la recharge et la remise en circulation de trottinettes, est un bon exemple. Cette dernière qui vit de  cette activité comprend mal que l’on puisse reprocher quelque chose à ce dispositif sachant tous les bénéfices que l’on peut en retirer individuellement et collectivement. Pris sur le plan individuel, elle ne peut pas avoir tord. C’est son point de vue, elle nous dit ce qu’elle vit, y trouve. Là encore, il nous faudrait plus de temps.

Pour ma part, et en lien avec ma présence au CCO j’accroche sur un acronyme AOT : autorisation d’occupation temporaire en l’occurrence de l’espace public. Une sorte de taxe d’un montant dérisoire, encore qu’il faudrait que je vérifie l’information de 30 ou 40 euros par mois selon le nombre de véhicules déployés dans l’espace. (Est-ce que c’est par véhicule ? j’imagine que oui). Cette information est donnée en réponse à mon indignation de voir des entreprises se faire de l’argent depuis l’espace public sans que nous n’ayons été consulté. Une personne soulignera que toutes les innovations dans l’espace public et de tout temps ont fait l’objet de vives critiques à leurs arrivées.

La deuxième information, c’est la conclusion d’une chercheuse de l’INSA. Elle parle de de la transition écologique. Elle dit qu’il n’y a pas de transition car les énergies dites renouvelables, si elles consomment moins de matériaux rares et d’énergies fossiles, elles en consomment tout de même et donc accentuent, à l’instar des trottinettes, l’effet d’épuisement des ressources. Elle dit donc qu’il n’y a pas de réelle transition. Cette conclusion fait le lien avec mes questionnements sur Transit et Transitoire. Nous en discutons ensuite dans le covoiturage déculpabilisant qui s’improvise avec Etienne et Lydie deux participant·e·s à la soirée que je dépose sur la route.

 Photo 1 : Trottinette électrique pêchée dans le Rhône exposée au CCO La Rayonne
Photo 2 : Manifestation contre la reforme des retraites 5 décembre 2019. Lieu : entrée Rhône de Lyon II

12 décembre 2019

La seconde partie de journée est dédiée à Memento. L’après-midi à la friche, nous faisons quelques réglages sur le projet, le calendrier, l’aspect financier. Je m’en vais plus tard que prévu au CCO pour la projection. Je vis encore un peu plus cette sensation de me sentir plus à l’aise dans le lieu et avec le lieu, en revenant plusieurs jours d’affiler. Organiser quelque chose, aussi modeste soit l’évènement, permet de trouver d’autres marques, d’ajuster son rapport au lieu et à l’espace. J’installe l’espace de permanence en guise de décor cette fois-ci mais deux trois personnes s’y intéressent, feuillettent malgré tout. Nicolas fait un apport avec les fanzines et livrets fraichement cueillis aux Fabriques de sociologies. La projection commence. Nous sommes une dizaine dans les canapés du CCO.

La discussion qui succède la projection est très interessante à différents endroits. Elle démarre sur des enjeux techniques et d’abord avec une prise de parole de trois acteur·rices d’occupations de lieux en lien avec des pratiques culturelles. J’interviens pour tenter de distribuer un peu la parole mais très vite, la parole est à nouveau captée par les trois premier·ère·s interlocuteur·rice·s qui s’interpellent depuis leurs positions respectives. Point négatif, nous en parlons avec Maud plus tard, nous ne revenons pas directement sur le film que nous venons de voir, ce qui est dommage. Il aurait pu immédiatement servir pour distribuer la parole simplement autour de ressentis et c’était d’abord l’objet de cette rencontre. C’est une erreur bête dont je porte l’entière responsabilité.

Le terme famille revient dans la discussion et cela fait écho chez moi à l’article sur le blog Palimpseste des «apprentis anthropologues» qui évoquent la notion de grande famille pour retranscrire une ambiance  des “pérégrinations scientifiques”. Il y a de cela entre celles et ceux (dont moi) qui s’interpellent par leurs prénoms, produisant un effet d’interconnaissance qui peut avoir des effets excluant. Mais le terme famille dans le cadre de cette discussion, fait référence à celle des friches, squats, occupations temporaires. Une sorte de fiction qui s’invente souvent pour exclure selon moi où pour témoigner d’une forme de mise à l’écart.

Certaines postures impliques nécessairement de devoir choisir un camp comme si cela était vital dans l’instant. J’ai la sensation d’avoir choisi mon camp mais pour autant, je ne trouve pas cela très intéressant de venir défendre ma chapelle dans ce contexte et peut-être dans aucun autre d’ailleurs (c’est épuisant). Le dialogue qui suit, depuis les postures de chacun·e est néanmoins très intéressant. Nous ne pouvons pas faire comme si ce qui se passe n’est pas grave, que ce soit dans le domaine de la «culture » mais dans bien d’autres également. En revanche, nous ne pouvons pas faire non plus comme si certain·e·s était soit responsable de tout , soit responsable de rien. Ce raccourci empêche la construction de commun et produit un écran de fumé sur les ressorts sociologiques des situations.

Ce qui me semble intéressant c’est la trajectoire atypique du CCO dans ce rapport à l’occupation temporaire. Et si famille il y a pour moi, c’est par effet de mise en concurrence des acteur·rices·s culturel·le·s pour la ressource spatiale allouée à ce qui est labellisé comme « Culture ». Le CCO vient d’une expérience pérenne, vers quelque chose de pérenne avec une logique d’accession à la propriété. L’occupation temporaire se déroule dans un cadre spécial et en préfiguration de son propre projet. Dans ce cadre, le CCO La Rayonne offre un cas concret à la fois de ce que peut-être une occupation temporaire tout en ayant un pouvoir d’agir sur ce cadre temporaire. Il est dit à un moment par une actrice du CCO : « Ce que l’on veut ici c’est éviter à tout prix la gentrification ». Une question qui se pose est celle du rapport à l’institution en tant que mouvement instituant / institué. Où en est le CCO dans ce mouvement et quelle place l’occupation temporaire a, dans ce mouvement qui potentiellement va instituer quelque chose qui dépasse le quartier. On le voit avec la rénovation urbaine et le texte de Sylvaine le Guerrec : produire des îlots de précarité est un ressort de la gentrification. Ces derniers temps, j’ai tendance à me détacher de ce terme de gentrification et je lui préfère densification qui me semble correspondre à un forme de finalité inhérente au phénomène de métropolisation, densifier les temps et les espaces, les privatiser, les organiser, les contrôler,  les vendre.

2020-01-28T09:46:23+00:00janvier 22nd, 2020|Categories: MEMENTO|Tags: |0 Comments
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