DOSSIER TimeLine “au nord du futur” #2 : Les évolutions depuis mai 2019

Une écriture de l’histoire du quartier de la Soie, de façon collective, située et en 3 dimensions
 

Article 2/3 : Entretien avec Fabien Pinaroli, David Wolle et quelques participants

Depuis le festival
Mémoire Vive en mai 2019 :
quelles évolutions ?

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Marie-Christine Duvivier :

Lors du festival « Mémoire Vive » en mai 2019, David et Fabien m’ont commenté la TimeLine – au nord du futur avec un tel enthousiasme que j’ai adhéré au projet sitôt après ! J’ai été, de suite, saisie par le petit monument commémorant la mémoire des 20 000 jeunes indochinois. La France, pays colonisateur, a déraciné « ses indigènes » dès 1940 pour qu’ils la soutiennent, entre autre, dans l’effort de guerre. Ce monument, une étoile à cinq branches en volume, repose sur le drapeau français.

À l’intérieur de celui-ci, les noms de  indochinois sont inscrits sur des feuilles A4. J’ai trouvé cette proposition très intéressante mais illisible aux regards de l’étroitesse de la construction.

Si bien que j’ai dit « ce serait bien mieux si nous pouvions pénétrer dedans, pour mieux voir les noms ». Cette réflexion, prise au sérieux, a permis de réétudier la deuxième version de l’étoile.

La dite étoile sera bientôt fabriquée, avec une hauteur de 2,80 m, afin de mieux pénétrer dedans. C’est Alexandre, un ébéniste installé à l’Autre Soie en tant qu’occupant temporaire qui va la réaliser dans les prochain jours.

Fabien Pinaroli :

Cette étoile, sera posée sur la partie rouge du drapeau français, qui lui, couvrira la période 1887-1954, c’est à dire la période temporelle de l’Indochine Française : un grand drapeau de 6 mètres au sol fait de trois morceaux de moquettes bleu, blanc et rouge. L’étoile jaune sur fond rouge est le premier drapeau du Viêt-Minh. La République démocratique du Viêt Nam est née lors de la déclaration d’indépendance du Viêt Nam faite par Ho Chi Minh le 2 septembre 1945 à Hanoï. Cette déclaration d’indépendance est l’aboutissement de la « Révolution d’Août » menée par le Việt Minh.

En devenant un monument imposant, l’étoile va pouvoir offrir ses surfaces à d’autres interventions en réponse à de nouveaux questionnements qu’on se pose dans le groupe face à des questions liées à la France coloniale.

À venir : Guerre d’indépendance et guerres chimiques : l’Indochine, le Vietnam, l’Algérie.
Le drapeau Viêt-Minh : étoile jaune sur fond rouge.
La commémoration du 8 mai 1945 (opposition de point de vue entre l’Algérie et la France).
L’agent orange (déshérbant toxique utilisé par l’armée américaine au Vietnam).

Farida Hasnaoui :

Un exemple : le groupe travaille actuellement à la question de la commémoration du 8 mai 1945. Sur la TimeLine, deux branches de l’étoile convergent au point daté de l’année 1945. Du coup, l’idée est d’investir cet espace où sur une branche de l’étoile Viêt-Minh serait épinglée une photo de la foule parisienne en liesse et en regard sur l’autre branche, une photo des manifestants algériens à Sétif

Fabien :

Cette simple juxtaposition sert à questionner les commémorations et leur nature extrêmement politique : en la matière, le 8 mai 1945 est une date problématique.

Farida :

Oui, tout a démarré avec une discussion sur les deux événements survenus ce même jour à savoir en France la foule rassemblée dans les rues de France pour fêter la libération et dans les rues d’Algérie, à Sétif, Guelma et Kherrata, des manifestants massacrés. Du coup, le 8 mai 1945 fait régulièrement l’objet de débats historiographiques, puisque des Algériens étaient descendus dans la rue. À ce propos, je cite Mohamed Harbi, historien algérien : « Le 8 mai, le Nord constantinois (…) quadrillé par l’armée, s’apprête, à l’appel des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML) et du Parti du Peuple Algérien (PPA), à célébrer la victoire des alliés. Les consignes sont claires : rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce par des manifestations pacifiques. Aucun ordre n’avait été donné en vue d’une insurrection. » Et aujourd’hui, les historiens s’accordent pour qualifier cet évènement de massacre. Alors que la France célébrait dans la liesse, la fin de la guerre et sa victoire contre le conquérant nazi, son armée étouffait dans le sang toute velléité de revendication d’indépendance de la part des algériens.

Marie-Christine :

Nous avons cherché au départ à traiter de la seconde guerre mondiale et de l’Indochine Française, car on est partit des traces de ces événements trouvées dans le quartier. Mais il était important pour moi de ne pas en rester que sur les guerres entre états et de marquer aussi la persistance des guerres multiformes et mouvantes (financières, coloniales, climatiques..). Ainsi, la construction en étoile a été de circonstance pour rassembler ces différents aspects.

David Wolle :

Voici en substance les événements relatés dans notre récit historique collectif et situé. Comme vous pourrez le constater, certains ont été remaniés depuis mai dernier, d’autres sont apparus récemment, pendant la période de confinement. Pendant cette période, en effet, nous avons beaucoup débattus ne pouvant pas construire :

– La période 1800-1890: le Rhône débordait régulièrement. Le secteur était marécageux. Nous installons une grosses pile de sable, des galets, des bois flottés et une vidéo projetée d’eau du Rhône et probablement une odeur nauséabonde.

– La dynastie Gillet (surtout 1843-1923 la biographie de Joseph Gillet) : une construction en palettes qui correspond approximativement à la première révolution industrielle liée au textile. Nous la traitons par la présence d’une souche de châtaigner, de palettes industrielles, de tissus de Rayonne et de différentes mémoires ouvrières.

Christian Couzinou :

Ah oui ! Et on a fait une visite de la petite cité TASE et de ce qui reste de l’usine avec Maxime Sermet, un jeune historien qui travaille avec l’association Vive la Tase. On a appris un tas de choses sur cette mémoire ouvrière, entre autres le degré de pollution, inimaginable ! En plus des odeurs insupportable, il y a avait tout le temps des sortes d’escarbilles dans l’air, ce qui, ajouté à l’acidité pouvait trouer le linge lorsque les femmes l’étendaient. Lessive le dimanche seulement ! Car l’activité à l’usine était moindre et l’air était moins corrosif ! Savez-vous que certains ouvriers travaillant aux différents bains (trempage, teinture, acides, etc.) sont décédés au bout de deux ans? Alors on disait « Ah, oui là, il est plus bon ? Allez, on en prend un autre ».

Marie-Christine :

Et il y a eu aussi, Christian, cette  autre visite, sur le site de l’ancienne usine TASE où tous ensemble, nous étions ravis de rencontrer Isabelle Moulin de Silk Me Back. Elle nous a fait partager, avec beaucoup de patience et de douceur, sa passion du patrimoine soyeux lyonnais. Elle a contribué avec d’autres à sauvegarder de la casse du matériel et des machines de l’industrie textile, suite à sa périclitation. Nous étions ébahis de découvrir ces machines si imposantes parfois demandant un grand savoir-faire. Cependant, ce qui m’a marquée le plus est qu’elle ne se contentait pas d’un geste de sauvegarde. Elle a aussi perpétré la créativité que cette culture textile a toujours véhiculé.

Isabelle Moulin, suite à la catastrophe de Fukushima, a innové le  projet « Silk Me Back » : la création collégiale par des artistes contemporains, d’une collection de kimonos. C’était un juste retour envers le Japon qui, rappelons-nous, avait cédé en 1855 à la France pour un prix modique, des cocons résistants. L’industrie lyonnaise avait été particulièrement touchée par la terrible épidémie de pébrine, décimant tous les vers à soie d’Europe. Avec les créations suivies de défilés et les bénéfices de ces ventes, reversés au Japon, les artistes et elle ont fait œuvre d’anoblissement du devoir de mémoire.

David :

Quand on continue le parcours de la TimeLine (on arrive au milieu de ce périple dans la rotonde du CCO) :

– La guerre de 1939-45, la résistance dans les années 1941-42 et l’Indochine Française, colonie d’Asie du Sud-Est entre 1990-1954 : Marie Christine en a déjà parlé. Cette présence de l’Indochine pendant la guerre est due au fait que, à deux pas du CCO, au bout de la rue, les bâtiments du cantonnement de la 47e compagnie de travailleurs indochinois témoignent de ce qu’a été la M.O.I – Main d’Œuvre Indigène (de la main d’œuvre gratuite arrachée à des familles de paysans dans les colonies pendant les deux guerres mondiales).

 

Les bâtiments du cantonnement de la 47e compagnie de travailleurs indochinois, hier et aujourd’hui.

– La guerre du Vietnam : 1955-75 et les guerres post-coloniales en général : une grosse tâche de peinture orange jetée sur la maquette d’un avion peinte couleurs camouflage. Le napalm et l’agent orange (un herbicide toxique produit par Monsanto et Dow Chemical) ont été les deux principale armes chimiques utilisées. Entre 1962 et 1971, les États-Unis ont déversé par avion près 80 millions de litres d’Agent Orange. Nous mettons en présence cet éclat de peinture orange et le livre-essais Printemps Silencieux (1962) de la biologiste Rachel Carson. Ce bestseller représente la première prise de conscience dans la société américaine de la violence des désherbants industriels pour les hommes et les animaux.

Fabien :

– En 1969, on trouve un jeu de cartes et un petit livre blanc d’artistes. Le jeux de carte répertorie 42 noms de femmes remarquables, c’est un jeu des 7 familles « au nord du futur » créé à l’occasion d’une performance en janvier. Il nous a permis d’établir avec le public venu assister à la performance, une vingtaine de propositions de noms pour les futures rues dans le quartier. Nous avons donc remis un exemplaire d’un petit livre blanc d’artistes au Maire de Villeurbanne lors de sa cérémonie des vœux deux jours après la performance.

Le jeux de carte des femmes remarquables « au nord du futur »

– La fermeture de l’usine TASE et le mouvement Punk : 1977-1979. En février 2019, nous avons rencontré Abdel. Pour rencontrer des habitants, nous avions réalisé un jeu de plateau TimeLine pour aller y jouer au restaurant de la Boule en Soie en face des usines Gillet. Il nous a raconté comment enfant, il a vécu cette fermeture. À la question « si tu venais participer à notre projet, quelle sculpture construirais-tu dans notre installation » il a répondu « Ce serait un mur. Car après le mur, il n’y a plus rien ». Nous avons donc construit « le mur d’Abdel ». Comme un mur a deux côtés, le verso, nous l’avons consacré à cette musique bricolée et violente qui refusait tout avenir : la musique Punk. « No Futur » était l’un des cris de révolte de cette génération. Et ce rapprochement, nous a permis de constater que le futur refusé par ces jeunes révoltés n’était autre que le futur néo-libéral qui se préparait. À la fin des années 1970, les utopies de deux décennies précédentes ont été foulées aux pieds par Ronald Reagan et Margareth Thatcher. Cette dernière eu cette fameuses phrase : “There is no alternative », devenu l’expression TINA. « Il n’y a pas d’alternative » (comprendre : à l’économie néo-libérale que nous allons vous imposer).

– Le naufrage de l’Amoco Cadiz et Tchernobyl : 1978 et 1986. Cette partie est en chantier, mais elle sera probablement très noire pour répondre en écho à la réflexion d’Abdel : « Après 1977, il n’y a plus rien » et au « No Futur »  des Punks.

1977: les Punks ; 1978: le naufrage de l’Amoco Cadiz ; les années 1980, la planète brûle et le tournant climatique vers 2006.

– Tournant de prise de conscience climatique de 2006. C’est l’année de sortie du film de Al Gore « Une vérité qui dérange », et tout le monde constate avec effroi la fonte des neiges du Kilimanjaro. Dans le projet (cf. photo ci-dessus), notre TimeLine passe du noir au vert. Ce parti pris est actuellement en discussion au sein du groupe. Passe-t-on vraiment du noir au vert ? Quel type de rupture ? Sera-t-elle progressive ou non ? Définitive ou non ?

– Le déni climatique, le réchauffement de la planète et/ou la résilience du vivant. À partir de cette date (2006), et les économistes à Davos font le douloureux constat que la note, pour leurs portefeuilles, risque finalement d’être plus salée si l’on ne fait rien pour la planète. Ils ont commencé à ne plus rester totalement sourds aux discours des scientifiques et des écologistes. Cette partie est également non terminée. Sera-t-on optimiste ou pessimiste en traitant cette période de 15 ans qui a vu se succéder sommets et protocoles sans vraiment aucune efficacité quant à la réduction du désastre ?

– L’urbanisation du Carré de Soie. 2005-2020. Suite à la concertation en 2004, la décision est prise par la métropole de ré-urbaniser ce quartier en s’inspirant de l’ensemble TASE (endroit où activité industrielle activité commerciale et logement sont mélangées). Cette partie est seulement ébauchée et nous allons nous y atteler.

– L’occupation temporaire du CCO : 2018-2020. Cette partie est également à venir.

– Le confinement : évidemment, le souhait a été émis de traiter cette période. La discussion suit son cours sur comment la traiter. Et l’après confinement également.

– Ravage (roman de Barjavel) : 2052. Le futur. TimeLine « au nord du futur », a une fin qui n’en est pas une. Car c’est une vitre qui arrête en 2020 ce bandeau étroit sur lequel s’est développée notre historie en trois dimensions. Cette vitre donne sur le couloir et nous avons donc décidé de prolonger notre histoire dans le futur. Un rétro-projecteur a été installé, projetant de la lumière 3 mètres plus loin sur le mur du couloir. Sur le plateau du rétro-projecteur, au lieu d’un transparent, il y a du sable ; et régulièrement des enfants qui passent au CCO dessinent une forme qui se projette dans le futur.

 

Abdelmalek lors du festival Mémoire Vive sur le rétroprojecteur (installé en fin de TimeLine)
Son dessin tracé au doigt dans le sable est projeté en 2052, sur le mur du couloir derrière la vitre.

 


Participants au projet : Christian Couzinou, Marie-Christine Duvivier, Lilie Fréchuret, Omar Haimer et ses deux fils, Hadj & Abdelmalek, Mourad Hamouda, Farida Hasnaoui, Zoé Martin.
Avec la contribution de Florence Leray.

Une co-production CCO Villeurbanne et ainsi parlait. Avec le soutien de la DRAC AURA, de la Région Auvergne – Rhône-Alpes et de la Ville de Villeurbanne.

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Article 1/3 :

Quel contexte pour la TimeLine au CCO La Rayonne ?

Article 3/3 : 

Comme s’active la TimeLine ?

© Photos Fabien Pinaroli sauf indication

 

2020-05-28T15:56:12+00:00mai 20th, 2020|Categories: Acte II, Au Nord du futur|0 Comments
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