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Une anthropologue sur le terrain2018-06-14T09:49:35+00:00

Une anthropologue sur le terrain

Migrants, immigrés, etc…

Le terme « migrant » est aujourd’hui constamment employé dans l’espace public pour englober de façon indifférenciée des personnes aux statuts divers, par ailleurs qualifiées de réfugiés, demandeurs d’asile, sans papier, etc… (Laacher, 2013) et parfois associé aux représentations d’une altérité dangereuse. Il doit être compris ici comme une situation vécue communément par un ensemble de personnes venues de pays étrangers. Hébergées au CAO pour un temps donné, ces personnes sont dans l’attente d’une décision concernant une demande d’asile ou la possibilité de faire une demande d’asile en France pour les celles qui sont dites « dublinées », autrement dit les personnes qui ont laissé leurs empreintes dans un autre pays de l’Union européenne (ici généralement l’Italie) et qui risquent d’être transférées dans ce pays si celui-ci exprime son accord.

Qu’entend-on par « trace » ?

Le terme recouvre différentes réalités: à la fois empreinte affective, cérébrale ou écrite, telle que Paul Ricoeur l’évoque pour définir le processus de mémorisation (Ricoeur, 2000), mais aussi « reste », voire « indice », sur la base desquels l’historien peu s’appuyer pour reconstruire le passé. Elle peut être ce que Marc Bloch appelle un « vestige du passé » (1974) et devenir un élément de médiation avec le passé construit de façon rétrospective. C’est avant tout cette seconde approche qui nous intéresse, à savoir la trace comme « reste », voire « relique » du passé qui ne constitue pas, ou pas encore, un souvenir partagé par un groupe social (Lavabre, 2000; Halbwachs, 1997). De même les traces ne sont du patrimoine que si elles suscitent un acte particulier de qualification, d’attribution d’une valeur particulière pour un groupe social défini (Rautenberg, 2001, Tornatore, 2010). C’est bien parce que les traces ne sont pas considérées comme une mémoire commune ou comme du patrimoine qu’elles disparaissent sans que personne en s’en émeut. C’est aussi lorsqu’elles perdurent de façon non intentionnelles qu’on les redécouvre et les requalifie pour en faire un symbole identitaire.

Les mémoires et la patrimonialisation des migrations ont été au cœur de mes recherches en tant qu’anthropologue ces six dernières années. Mon terrain actuel et passé s’inscrit dans une réflexion globale sur les processus de qualification mémorielle et patrimoniale des traces des migrations. Celles-ci sont regardées à différentes échelles – nationale et locale –  ainsi qu’à travers les actions de mise en visibilité et de reconnaissance de différents acteurs (Etat, collectivités territoriales, associations).

En 2017, un dispositif scientifique et artistique porté par le centre culturel œcuménique (CCO) de Villeurbanne en lien avec la migration actuelle m’a amené à revisiter le sujet ainsi qu’à revoir ma place en tant qu’anthropologue.

Fin 2016, un centre d’accueil et d’orientation (CAO), destiné à accueillir provisoirement une centaine de migrants (ils seront par la suite plus de 140) ouvre ses portes sur le site d’un ancien IUFM. Le bâtiment a été construit en 1925 pour accueillir des jeunes filles venues travailler à la production de soie artificielle dans l’usine voisine (usine TASE). Comme l’ensemble du bâti avoisinant, il est associé à une histoire de migrations, reflet des vagues successives de recrutement ouvrier de l’usine dans différents pays d’Europe et du Maghreb.

La gestion du centre incombe à Forum réfugiés-COSI. Sa fermeture est programmée pour juin 2017 (Elle sera effective plus de six mois après). Les locaux de l’ancien IUFM/CAO sont par ailleurs promis à une rénovation importante dans le cadre d’un projet social et culturel dénommé l’Autre Soie confié à Métropole Est Habitat et au CCO. Plus généralement tout le quartier autour de l’usine Tase est transformé par un projet d’aménagement urbain porté par la Métropole de Lyon. Dans la perspective de son déménagement, le CCO exprime le désir de conserver une trace des précédents occupants, dont les migrants. Mon projet de recherche s’est développé sur deux volets. Le premier porte sur la façon dont les migrants ont habité les lieux : le CAO, le quartier et plus généralement la ville (déplacements, connaissance des lieux…). Le second volet sur la trace physique, concrète de l’occupation via un dispositif artistique.

Des articles rédigés par Ludovica Botteglierri et Alessandro Marinelli (stagiaires en immersion durant quatre mois) mais aussi écrits par mes soins (à retrouver ci-dessous) ainsi qu’un un film photographique « Quelqu’un avec qui cheminer » sont issus de la première phase. La recherche anthropologique demeure encore en retrait par rapport à l’enjeu initial, à savoir la production d’une trace tangible du passage des migrants par ce lieu, une trace susceptible de devenir une forme de patrimoine pour un territoire marqué par différentes migrations. Il s’agit de ne plus seulement regarder les « restes » du passé mais de penser de façon prospective comment garder un témoignage d’une migration actuelle qui à priori, se caractérise par une mobilité importante et un faible ancrage sur un territoire. Il est entendu que ceci sera une co-construction avec les migrants eux-mêmes.

La réalisation des artefacts, supports de ces « traces » migratoires, est confiée aux artistes Magalie Rastello et Marcello Valente. Ces derniers proposent la création d’objets-disques qui renvoient à la fois à la musique, présente via une puce collée sous le support cartonné et à l’image, animée ici via un dispositif phonotropique. Produits dans le cadre d’ateliers avec des migrants, habitant au CAO, les disques sont donc composés à la fois d’un morceau musical et d’une image – la plupart du temps une photo – choisie par chaque participant, dans la plupart des cas à partir d’un téléphone portable, ainsi que d’un habillage de l’image proposé par les artistes afin de produire l’effet de mouvement. On passe ainsi d’une perception collective de la migration vers une perception de la singularité de chaque personne, certes en situation migratoire, dont l’identité ne se réduit pas à celle-ci.

En accord avec l’ensemble des partenaires impliqués, je participe alors modestement à cette création avec les outils du chercheur. Des observations et des entretiens plus ou moins formalisés apportent des éléments complémentaires, éclairant les choix iconographiques et sonores, une analyse de l’ensemble a pour objectif de recontextualiser la réalisation des disques. La recherche, ici impliquée, participe à la mise en visibilité et la reconnaissance de la migration actuelle. Elle s’est avérée aussi un retour sur la perception des ateliers et du projet par les migrants eux-mêmes.