Le départ comme rupture

Le départ équivaut à un changement dans la vie de certains migrants.  Partir signifie laisser des liens, des attaches derrière soi pour en créer des nouveaux. Ce changement est souvent perçu comme « passage d’un état à un autre dans une visée progressiste supposant une rupture avec le passé » (Bianca Botea et Sarah Rojon, 2015) Mais partir ou simplement aller à la rencontre de ce changement, ou encore provoquer une rupture, n’est pas uniquement à voir sous une perspective négative (comme les images et les informations qui nous bombardent chaque jours) mais cela peut être aussi une acception positive.

« Quitter le pays d’où l’on a toujours vécu, mais où l’on est à présent menacé est analysable comme rupture (…) et comme processus parce que, avant de devenir étranger chez les autres on l’est d’abord chez soi »  (M. Leclerc-Olive 2010).  Le départ a été si dur pour certains qu’ils essayent de l’eluder même avec les mots .

La rupture est donc ici vu comme le début du changement, c’est le brisement plus ou moins traumatique entre passé et futur, entre les attaches et les attachements à créer.

Rupture positive et négative

Ces deux types de rupture dépendent du point de vue qu’on a de l’attachement : la rupture sera positive si le migrant souhaite dépasser la réalité actuelle, et se projeter dans l’avenir ou au contraire celle ci sera négative si l’acteur n’arrive pas à se détacher du passé et donc il ne parvient pas à accepter le changement et la création de nouveaux attachements, il s’enfermera donc dans le passé. C’est aussi l’histoire de ces demandeurs d’asile, réfugiés politiques dont le départ a été soudain, forcé car leur vie était en danger, l’une des deux dit « je n’étais pas très partisane de l’idée de sortir de mon pays, de m’éloigner de ma famille (…) je ne voulais pas sortir jusqu’à ce qu’il (l’avocat) m’a dit : « Oui, vous devez partir tout de suite ! » »[1]

Cette perspective de la rupture influence dans la manière de penser l’attachement considéré comme « fixation » ou « création ex nihilo » (Botea et Rojon) comme le dit encore un de ces réfugiés « ce qui choque vraiment et fait du mal c’est de laisser tout parce que ça veut dire commencer à zéro ici, c’est finir avec le style de vie , avec les coutumes, c’est laisser la famille, le travail ( …) ce n’est déjà pas facile de laisser un endroit pour un autre (dans le même pays) imaginez encore plus si on laisse tout dans l’autre endroit »

En effet l’angoisse, la crainte de se séparer des choses, des personnes et, plus en général, des attachements résultent comme une motivation dans le discours de ces personnes qui vivent une situation traumatique.

Mais tout ne se termine ici car le migrant aura un autre obstacle à surmonter, celui de s’incorporer à une nouvelle réalité, il faut trouver des nouveaux point d’ancrage, des nouveaux repères.

Il s’agit d’une période de « choc culturel » car le Moi est complètement déstabilisé.

Comme le dit Michel Leclerc Olive « la migration, l ‘exil ne sont alors que violence, privation, perte, négativité. »  et ça on peut le voir à plusieurs reprises, les expressions « laisser » et «  repartir à zéro » sont vraiment très fréquentes.

[1] Entretien 19 mars 2015

L.B.

Références bibliographiques:

  • B. Botea, S. Rojon, Parcours anthropologiques, 10|2015, éd. CREA
  • M. Leclerc-Olive, « Enquêtes biographiques entre bifurcation et évènement. Quelques réflexions épistémologiques », in M. Bessin, C. Bidart, M. Grossetti, Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’évènement, éd. La Découverte, 2010, Paris.
2017-11-22T17:08:34+00:00 mai 9th, 2017|Categories: Acte I, Carnet de bord, Grand Angle|0 Comments
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