Pérégrinations scientifiques – Festival Aventure Ordinaire

Le jeudi 3 octobre 2019, lors du festival de l’Aventure Ordinaire, ont eu lieu des pérégrinations scientifiques réunissant divers chercheurs autour du thème : la ville en marchant animée par Fernanda Leite (Directrice du CCO).
Les  intervenants étaient :
  • Marina Chauliac (Conseillère pour l’ethnologie au Ministère de la culture et de la communication Direction régionale des affaires culturelles Auvergne-Rhône-Alpes),
  • Céline Fabre (urbaniste)
  • Thomas Arnera (chercheur doctorant)
  • Claire Autant Dorier (Enseignante chercheure en sociologie au centre Max Weber)
  • Magali Chabroud (Blöffique théâtre)
Ils ont tour à tour, présenté leur travail en cours sur le site de l’Autre Soie dans le but de partager leurs recherches et points de vue d’artiste.
A cette occasion, Claire Autant-Dorier, chercheure et maître de conférences en sociologie à Saint-Etienne a partagé sa réflexion sur comment ces enquêtes sensibles qui recherchent des traces de mémoire à partir de l’espace permettent-elles d’ouvrir l’espace des possibles?

Mon propos ne sera pas de présenter une recherche spécifique mais de proposer une lecture des enquêtes qui ont été menées et qui continuent d’être menées autour des projets qui se développent ici.

Je voudrai vous présenter d’abord un petit document insolite : il a été créé par des étudiants dans le cadre d’un atelier de concertation imaginé sur un mode ludique. Il s’agissait d’amener les participants à imaginer le futur de l’Autre Soie. A dire de quoi le quartier devrait être fait pour être agréable à vivre.

 

Ce document vient inverser la flèche du temps : alors qu’on demande aux participants à la concertation de faire part de leurs pratiques et d’exprimer leurs envies et besoins, on montre ici une trace du futur. Par rapport aux recherches dont il a été question il s’agit d’une mémoire du futur, d’une histoire non encore advenue : inquiétante et sombre. Ici on ne peut plus marcher librement dans la ville.

Ce qui est exploré là sur un mode imaginaire et ludique me semble bien faire écho aux questions qui sont travaillées dans la recherche-action Palimpseste sur la fabrique de la Ville.

Ce patrimoine négatif présenté dans la vidéo vise à engager la responsabilité de ceux qui sont là au présent. Les participants sont ainsi invités à réinventer un futur meilleur : Il y a ici une double dimension sensible :

  1. La vidéo sensibilise à divers risques : environnementaux, politiques
  2. Dans l’atelier de concertation ensuite il a été proposé aux personnes de repartir de leurs expériences sensibles du quartier : notamment des cartes mentales. Pour identifier ce qui est proposé dans le quartier en termes de services, de commerces, qu’elles étaient leurs circulations.

Le risque du projet urbain moderne c’est d’effacer la trace et la mémoire des populations qui l’ont habité, or ici l’enjeu est de proposer un projet inclusif[1] : pas seulement dans le futur, mais tout de suite inclusif.

Les acteurs du CCO sont ainsi attentifs à faire perdurer et à transmettre cet « esprit » qui les anime et qui consiste à faire de la politique au sens de Rancière :

Plusieurs formats permettent d’explorer ces traces du passé ou d’en produire

En premier lieu la marche dans le quartier ou dans les bâtiments (celles auxquelles j’ai participé –cf. blog, Les deux bonnes sœurs…):

  • soit on y recherche des indices : plaques, noms des rues, configuration urbaines,
  • soit ces marches sont l’occasion de susciter la mémoire à travers les récits de ceux qui témoignent de ce que fût le quartier ou qui témoignent de leur histoire. Dans ce cas : le lieu n’est qu’un prétexte qui amène vers des ailleurs (cf. Document de Marina Chauliac)

En second lieu plusieurs approches ont directement travaillé à partir de la projection dans le temps : par exemple la résidence artistique Au nord du futur : collecte d’objets amenés par les personnes situés sur une frise chronologique (Timeline). Mais il y avait déjà eu de telles explorations chronologiques reliant les petites histoires à la grande Histoire (cf. Chronocosmos de Christina Firmino).

En troisième lieu :

  • on cherche à capter des voix, à faire résonner dans l’espace des présences : les disques réalisés par les artistes en résidence avec les migrants sur les musiques qu’ils aiment permettra de faire entendre leur présence dans un espace qu’ils habitent en transit et qui est voué à la transformation : témoignage d’une présence temporaire. Il ne s’agit pas là de témoigner de leur expérience, de leur parcours : on suspend l’injonction à se raconter.
  • Dans l’expérimentation des tiers lieux, Thomas Arnera capte les usages ordinaires des habitant.e.s pendant la période des travaux. Il enregistre, fait trace et dans le même temps produit des expériences de rencontres sociales inédites.

Ce faisant on donne de l’épaisseur aux lieux et on le peuple d’une multiplicité d’êtres et de possibles. Il ne s’agit pas de célébrer LE Patrimoine urbain ou LA mémoire des habitants dans une commémoration funèbre, mais d’ouvrir des mémorations alternatives.

Les approches sensibles, à la fois scientifiques et artistiques et impliquant les occupants et résidents des lieux vont au-delà de la simple collecte de traces ou production de nouvelles traces qui puissent demeurer.

Comme pour le parchemin devenu Palimpseste (pour lequel il faut des techniques élaborées de restauration pour lire ce que la nouvelle écriture avait effacé, faire surgir ce qui n’est plus visible, sensible) l’enquête qu’il faut mener ici engage les personnes dans une expérience, une performance : se déplacer, rencontrer l’autre, produire de nouveaux sons et de nouvelles images. Et cela déplace l’ordre sensible du monde.

Il ne s’agit de ce point de vue pas d’exposer des éléments du passé ou de fabriquer un futur patrimoine, mais de faire ensemble des expériences ou de les rendre possible.

Faire des expériences est entendu ici au sens Pragmatiste de John Dewey du point de vue de l’expérience artistique et de l’expérience de l’enquête : D’une part « L’activité artistique serait pour Dewey l’un des moyens par lesquels nous entrons, par l’imagination et les émotions (…), dans d’autres formes de relations et de participations que les nôtres» (L’art comme expérience : 382). Que ce soit la capacité de se mettre à la place de l’autre, d’envisager des modes de vie alternative, ou d’entrer en relation originale avec certaines parties de la nature ou de notre environnement matériel, les œuvres d’art peuvent être des points de convergence entre nous et le monde. En ce sens « l’imagination est le principal instrument du bien » (L’art comme expérience : 397). L’expérience esthétique permettrait ainsi d’entrer en politique en ouvrant des perspectives communes de formes de vie meilleures. Faire de l’art, en faire faire et en faire l’expérience, mais aussi en faire le récit, activerait des modes de participation et de construction du monde commun dépassant les partages entre créateur et public, expert et profane, nous et les autres.

D’autre part Dewey assigne aux enquêtes sociales la fonction de procurer aux citoyens d’une démocratie libérale moderne les connaissances dont ils ont besoin afin de se constituer en un “ public ” en mesure de définir ses intérêts. Cela suppose de construire une connaissance partagée des relations d’interdépendance dont l’intrication et la complexité produisent impuissance et exclusion. Ses textes mettent l’accent sur la solidarité entre le primat de l’expérimentation dans l’enquête et le contexte plus large de la démocratie comme culture partagée ou mode de vie : l’enquête participative est mobilisée au titre d’une méthode destinée à canaliser le changement social dans une direction jugée bonne. (Sazk, l’enquête comme inter-objectivation).

Les expositions en tant que telles sont éphémères, le matériau fragile et peu propice à la mise en collection. Ce qui s’expérimente est souvent de l’ordre de la performance, et laisse des traces « faibles » sous forme de blog (bout de textes, images,  captation) qu’il faut aller pister sur internet au gré des arborescences du site. Toutefois même si le lieu est ici en transition, en friche, ce qui est à l’œuvre n’est peut-être pas tout à fait du même ordre que ce qui se joue dans les friches telles qu’elles ont pu être étudiées par Jean-Louis Tornatore et Sébastien Paul [2] ou filmé par Christina Firmino (Friche RVI). Il s’agit davantage de réalisation : on s’inscrit dans une temporalité longue. Celle de l’inscription des engagements et de la solidarité dans les nouveaux lieux plutôt que la fin d’un monde ou l’adversité de l’usage illégal et aléatoire d’une friche. La réflexion de Thomas Arnera en cours qui relie ce lieu à d’autres tiers lieu ouvre la réflexion sur ce qui s’invente ici.

Le CCO, dans la nouvelle configuration de l’Autre Soie continue de fabriquer ce que nous avions décrit comme un patrimoine impropre (Rapport de recherche rédigé à l’occasion du cinquantenaire du CCO, programme Ministère de la culture) : c’est à dire des formes de mémoire et d’histoires qui n’appartiennent en propre à personne et qui ne sont pas appropriées : l’histoire de la Taze n’appartient pas au CCO, les Migrants du CAO ne font pas partie du projet L’autre Soie, les personnes qui travaillent au Carré de Soie n’ont pas de rapport avec le patrimoine architectural de l’ancien IUFM ou le café la Boule en Soie, mais dans les cheminements qu’opèrent les artistes, les chercheurs, les étudiants, avec les habitants, les salariés, les maîtres d’œuvre du projet, les associations, les élus,  le public… tout cela se tisse ensemble et fait que les uns et les autres tiennent ensemble et forme le dessin bigarré de ce que sera ce nouveau quartier et ce nouveau lieu : personne ne peut dire « c’est à moi », mais tout le monde reconnaît un fil de couleur auquel il tient et est tenu…

Pour avoir le point de vue d’auditeur, n’hésitez pas à consulter l’article : Table Ronde : Pérégrination scientifique, rédigé par les étudiants en anthropologie à Lyon 2 présents ce jour-là.

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[1] En urbanisme, André Corboz a proposé la métaphore du palimpseste dans son texte le territoire comme palimpseste. Le terme est également utilisé en architecture, ou encore dans l’analyse paysagère. Par exemple, Olivier Mongin parle de la « ville palimpseste ».

[2] Jean-Louis Tornatore et Sébastien Paul, « Publics ou populations? La démocratie culturelle en question, de l’utopie écomuséale aux «espaces intermédiaires», in  Olivier Donnat et Paul Tolila (dir.) Le(s) publie(s) de la culture. Politiques publiques et équipements culturels.  Paris, Presses de Sciences Po, vol. Il (cédérom), 2003, p. 299-308.

2020-02-12T11:40:27+00:00janvier 11th, 2020|Categories: Acte II, Enjeux patrimoniaux, Événements, Regards sur l'Autre Soie, Scientifiques|0 Comments
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