DOSSIER TimeLine “au nord du futur” #1 : Les évolutions depuis mai 2019

une écriture de l’histoire du quartier de la Soie, de façon collective, située et en 3 dimensions

 

Article 1/3 : Entretien avec Fabien Pinaroli, David Wolle et quelques participants.

Quel est le contexte d’implantation
de votre projet artistique
TimeLine au CCO La Rayonne ?

>>> Cliquez ici pour voir la TimeLine dans sa version au 20 mai 2020 <<<

 

Fabien Pinaroli :

Ce projet est une résidence de deux ans au CCO La Rayonne, le fameux laboratoire d’innovation culturelle et sociale de l’est Lyonnais.
Nous sommes au cœur Carré de Soie. Ce quartier populaire et l’un des sites Lyonnais où l’industrie s’est installée dès le milieu des années 1920. À deux rues du CCO La Rayonne actuel, l’usine TASE (Textile Artificiel du Sud Est) a fabriqué des fibres artificielles et synthétiques aux noms poétiques comme vous pouvez le constater : le fil SUPER (fil de Rayonne, très demandé dans la région lyonnaise), la FIBRANE, le fil PNEU (pour les carcasses de pneumatiques), le fil NYLON ou TERGAL. Entre 1926 et 1980 ils ont été produits par milliers de tonnes chaque année.

L’usine deviendra ensuite Rhône-Poulenc Textile mais son autre nom, l’usine Gillet, fait état du fait que c’est l’une des nombreuses usine détenues par cette famille. Le bâtiment dans lequel nous intervenons est historique : c’est l’ancien Foyer Jeanne d’Arc qui a hébergé dès 1926 des jeunes filles destinées à travailler dans ces usines. Ensuite le bâtiment, a eu d’autres fonctions : caserne,  hôpital militaire pendant la seconde guerre mondiale, annexe de l’École Polytechnique, École Normale Nationale d’Apprentissage à partir des années 1950 et enfin l’IUFM de Villeurbanne. Pour en savoir plus, vous pouvez consulter les archives du Rize et commencer par cela : http://lerizeplus.villeurbanne.fr/arkotheque/client/am_lerize/encyclopedie/fiche.php?ref=2200.

 

Christian pendant la construction de Joseph Gillet (1843-1923) des palettes incarnent la courbe montante de la réussite du fondateur de la dynastie Gillet. Un espace permet de se recueillir à la mémoire des ouvriers morts dans les usines à cause de la pollution.

Christian Couzinou :

J’ai travaillé trente ans dans ce bâtiment, entre 1971 et 2002, lorsqu’il hébergeait l’ÉNNA dont Fabien vient de parler : j’étais professeur d’EPS, Éducation Physique et Sportive. J’ai en mémoire plein d’anecdotes sur le bâtiment, son histoire et celle des étudiants qui ont été ici. C’est drôle car j’ai rencontré dans le projet un de mes anciens étudiants de l’époque des années 1980, Mourad. Le jour où il a rejoint notre groupe Timeline, il est arrivé, il m’a reconnu, et a dit « Oh, Ah, mais je te reconnais… le coach ! Prof de sport au Lycée d’application ! Je moisissais en BEP mécanique et j’y faisais les 400 coups ! Et de cette époque, mon gars, je te dois un ballon de basket ! ». Trêve de plaisanterie… la mémoire, je l’ai aussi dans mes archives et je suis venu avec au CCO ! J’ai gardé un dépliant qui date des premières années du Foyer Jeanne d’Arc dans les années 1930, avec des photos d’époque et le règlement intérieur où l’on apprend qu’au réfectoire, pour ces jeunes filles, c’était « bière et vin à volonté », étrange non ? Ça tombait bien car j’avais pas mal de photos de la période 1970-2000 et au CCO, cette période était mal documentée.

Marie-Christine Duvivier :

J’ai ressenti que le dessein du projet, c’est le temps et plus particulièrement, l’histoire de ce quartier. J’ai été étonnée de réaliser qu’une mémoire collective peut se construire sous une forme artistique originale, dans un espace si discret, avec peu de moyens et surtout avec des bénévoles ayant un rapport direct ou non avec  le quartier. Le contexte c’est enfin l’exigence permanente de qualité de la part des artistes. Ils finalisent le projet, étapes après étape, avec une qualité d’intervention selon la personnalité de chacun et chacune. Le projet ne peut se bâtir qu’en respectant une observation rigoureuse de la parole de tous et toutes. Car chacun, chacune, a sa propre sensibilité, sa propre logique, et ses recherches propres.
Vivre le projet, c’est d’abord se « dépanner »  de son immobilisme en balayant son ignorance et en participant activement aux recherche que le projet déclenche. Nous sommes « les enfants du temps », nous devons enterrer les morts (39-45, Algérie, guerres coloniales…) non en les effaçant mais en les arrimant autour d’une œuvre collective pour les anoblir.

L’équipe TimeLine lors de la préparation de la performance « Goûter cartographique » au CCO La Rayonne.
Marie-Christine lit le livre
100 héroïnes de l’histoire de Hélène de Champchesnet.

Christian :

Nous intervenons au CCO La Rayonne le long d’un mur sur une bande de 20 m par 2 m. Il y a là deux peintures murales. Personne ne savait qui les avait faites ces peintures jusqu’au moment, assez tôt dans le projet, où nous avons invité mes amis de l’amicale des anciens professeurs de l’ÉNNA (et de l’actuel Lycée Alfred de Musset). Au cours de cette visite, ceux qui  avaient côtoyé ce bâtiment pendant de longues années ont mis leur mémoire au service du projet actuel du CCO La Rayonne qui, comme je l’ai dit, était mal  documentée sur ces années. Pour TimeLine, c’était une aubaine, car nous avons ainsi pu retrouver le nom du professeur de dessin qui avait fait les peinture murales. Il semblerait que ce soit M. Marcon, professeur de dessin. Ce sont ses élèves de CAP « Peinture en bâtiment » qui l’ont réalisée, en 1962. C’est drôle car c’est Mourad qui a reconnu le parc de la Tête d’Or dans les deux peintures murales : celle de gauche, aquatique, est très proche en effet de l’environnement des bassins du parc avec les flamands roses et un paon. La peinture de droite, elle, est forestière et il n’est donc pas exclu que ce soit la partie boisée du parc qui est représentée.

Une autre découverte de cette visite, et richesse venue directement alimenter le nord du futur, c’est l’incendie de l’école Jeanne d’Arc, l’école privée, construite en même temps que l’ancien Foyer Jeanne d’Arc par les Gillet réservée aux enfants des ouvirers. Lors de la visite, nous avons appris que  l’incendie a été filmé en VHS par un de mes anciens collègues (visionnable dans la TimeLine). Étrange incendie puisque nous avons appris que ce sont les pompiers qui ont mis le feu à l’école… pour faire un exercice avant la destruction programmée du bâtiment. Ceux qui veulent en savoir plus peuvent venir au CCO La Rayonne et visionner le film tout en lisant l’histoire de l’école Jeanne d’Arc (au nom prédestiné).

David Wolle :

Nous travaillons à écrire une histoire de façon collective et située. Nous bricolons et construisons cette histoire ensemble puisqu’elle est en volume. Au sol une ligne marque cet espace en tant que durée avec des dates (de 1800 à 2052).

Pour nous, le fait d’œuvrer avec des objets récupérés, hétéroclites implique l’inadéquation, le disjointement. Ceci nous permet d’accéder à une histoire sensible qu’offre rarement le travail rationnel et rigoureux de l’historien.

On dit communément « construire un discours », « creuser ou cerner un sujet », « mettre en lumière tel fait », « relier deux phénomènes ». Ces acceptions sont prises au pied de la lettre, elles sont, dans la construction du dispositif, des actions avant d’être des éléments de langage, des actions impliquant la matière, le geste, le bricolage. Le fait que les liens, les rapprochements sont rendus matériels et ne sont plus conceptuels, rend notre réflexion et notre cheminement palpable. L’installation incarne le travail d’écriture d’une histoire collective et située car nous sommes un groupe d’historiennes et d’historiens, non-orthodoxes, amatrices et amateurs, situées et situés.

Marie-Christine fait des recherches de positionnement de l’avion en croix pour qu’il reçoive plus tard des jets de peinture orange
L’agent orange est le nom du désh
erbant meurtrier en cause dans le déclenchement de cancers suite à la guerre du Vietnam.

Au début du projet nous avons décidé que le début de cette chronologie correspondrait aux temps où cette partie de l’est lyonnais était fréquemment soumise aux inondations. Les deux chantiers de canalisation du Rhône au milieu et à la fin du XIXe siècle, ont délivré cette partie de l’Est lyonnais, encore paysagère, de ces inondations régulières pour lui promettre un avenir radieux, un avenir industriel.

La fin de cette chronologie correspond à 2052, année durant laquelle se déroule l’action du roman Ravage de Barjavel, un des premiers romans post-apocalyptique où une poignée d’hommes et de femmes tentent de reconstruire un projet de société après que les hommes aient tout détruit (guerre nucléaire totale). Ce roman est très actuel, même si les réponses qu’il apporte ne sont pas les meilleures… Nous vivons aussi une période de destruction massive de la vie sur terre et nous pensions intéressant de mettre en perspective ce roman pour les questions qu’il pose.

Omar Haimer accompagné de Hadj, Abdelmalek (ses deux fils de 10 et 11,5 ans) :
Le contexte du projet TimeLine “au nord du futur”, c’est l’histoire de ce vieux bâtiment, aujourd’hui le CCO La Rayonne, et du quartier où on habite: le Carré de Soie. On a été curieux et on est venu participer. Au début, en février dernier, on a découvert avec David et Fabien le café-restaurant La boule en Soie au cœur du quartier. On a commencé à faire des séances “TimeLine” avec le groupe de la première saison. On avait un jeux de plateau et on fabriquait sur place des petits objets en fil de fer et en pâte à modeler.

Fabien :
Dans ce lieu historique du quartier on plaçait ces objets bricolés sur une bande de 1,60 m déroulée sur deux tables. Avec des dates qui allaient de 1800 à 2020, comme dans l’espace réel. Il y avait trois types de cartes “événement”, “personnage” ou “période”. Chacun en piochait une, fabriquait un objet correspondant à un événement, un personnage, ou une période qui l’intéressait, et plaçait le duo carte-objet à l’endroit nécessaire sur la chronologie.

Omar :
Après, on a commencé à parler avec les gens qui fréquentent le lieu et on a fait connaissance avec le gérant, Michel, pour en savoir plus sur l’histoire du quartier. Il est fils d’ouvrier de l’usine TASE. On était intéressé par la période d’or de l’industrie de textile et de soie artificielle. Et aussi par la vie des ouvriers sur le site. 
Il nous a invité à venir pour la fête du travail. Le 1er mai, c’est une sardninade géante avec musique live concert qu’il organise à la mémoire du quartier. C’était une occasion pour nous de rencontrer des gens qui ont travaillé dans l’usine. On est donc venu, Hadj, Abdelmalek, Fabien et moi, et on a bien profité de la fête. Ensuite, on a parlé de l’âge d’or de la TASE avec des gens qui étaient là. On a rencontré Abdel, fils d’ouvrier, enfant en 1977 lors de la fermeture des usines: en deux mots, pour lui c’était triste, comme un arrêt brutal, comme la fin du monde car les copains du quartier ont été dispersés avec leurs familles dans d’autres usines.

Fabien :
On lui a proposé de construire un mur dans la TimeLine, “le mur d’Abdel”, il est en travers de la progression chronologique, comme un arrêt du temps.

Christian :

Ah, une dernière chose ! Sous forme de devinette, j’aime bien les devinette  : la rue de la Poudrette est à deux pas d’ici, n’est-ce pas ? Et vous êtes-vous déjà demandé ce qu’il y a derrière ce joli nom de poudrette ? Pour comprendre pourquoi, au début de l’installation (entre 1800 et 1850) nous avons mis une jolie petite boite en bois, renfermant une jolie crotte en plastique qui fait la joie des enfants, eh bien pour comprendre cela, vous pouvez aller voir ici la réponse :  https://fr.wikipedia.org/wiki/Poudrette.

 

Le groupe TimeLine dans l’atelier de sérigraphie, lors d’un stage de 2 jours pour imprimer les T-Shirts de la performance “Amender le nord du futur” en octobre 2019 (pour plus de détails cf. article 3/3).

 

 


Participants au projet : Christian Couzinou, Marie-Christine Duvivier, Lilie Fréchuret, Omar Haimer et ses deux fils, Hadj & Abdelmalek, Mourad Hamouda, Farida Hasnaoui, Zoé Martin.
Avec la contribution de Florence Leray.

Une co-production CCO Villeurbanne et ainsi parlait. Avec le soutien de la DRAC AURA, de la Région Auvergne – Rhône-Alpes et de la Ville de Villeurbanne.

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Article 2/3 :

Quelle évolution de la TimeLine depuis mai 2019 ?

Article 3/3 :

Comme s’active la TimeLine ?

 

 

© Photos de Fabien Pinaroli sauf indication

 

2020-06-05T11:09:04+00:00mai 19th, 2020|Categories: Acte II, Au Nord du futur|0 Comments
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